Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 3

Mont-Saint-Michel – Genêts

Mont et marées

Je me levai tôt pour aller assister au lever du soleil. Je retrouvai le village déserté et silencieux. Des remparts, j’entendais les goélands dans la baie festoyer de la marée basse. L’eau s’était retirée pendant la nuit et c’est une étendue de sable qui rejoignait le continent. J’assistai dans cette tranquillité à un lever de soleil timide et paresseux. Ses couleurs se reflétaient dans le sable humide. Par chance, il coïncida avec la venue de la nouvelle marée. Je l’entendis avant de la voir, un bruissement d’eau comme si on avait ouvert une vanne. En allant sur la face est de mon rempart, je vis une vague gagner la plage. Si je ne pense pas qu’elle allait au rythme d’un cheval au galop, comme le veut la légende, elle allait bon train et le spectacle était im-pressionnant. Il ne fallut que quelques minutes pour que soit recouverte toute l’étendue de sable, que Tombelaine au loin redevienne une île, et que l’eau ne lèche les remparts du Mont. On me dit qu’il y avait des morts chaque année et cela ne m’étonne pas. Enlisé dans des sables mouvants, quelle frayeur on doit ressentir en voyant s’avancer cette vague ! Je retournai ensuite déjeuner copieusement à la Mère Poulard.

Marée dans la baie de St-Michel

Je passai une partie de la journée hors du Mont. J’allai voir le barrage et me promener quelques kilomètres sur le GR34 côté Bretagne pour observer le Mont de loin et échapper un peu aux hordes de touristes qui déferlaient. J’occupai le reste de mon attente sur le Mont à me promener dans les jardins en lisant çà et là une brochure de contes et légendes locaux achetée le matin. Une allégorie qui ressortait tout le temps, encore relayée par mon guide de l’après-midi, est celle du combat entre le diable et Saint-Michel. La baie serait considérée comme le territoire du diable. Non pas pour sa malfaisance, mais pour son côté séducteur : un grand espace plein de vie, magnifique et qui demande à être exploré. Mais une fois qu’on s’y enfonce, le danger guette. Les trous d’eau font chuter celui qui ne prend pas garde et les sables mouvants ensevelissent les promeneurs, les retenant jusqu’à la marée promettant une mort certaine. Le Mont quant à lui, dédié justement à Saint-Michel qui, sauf erreur, est l’archange qui tue Satan dans l’apocalypse, est un pied de nez à cela. Construit au milieu de cette terre, le plus magnifique monument chrétien se dressant vers les cieux et défiant les éléments qui l’entourent.

Traversée de la baie

Comme souvent, ma curiosité prenait le pas sur les saintes métaphores pleines d’enseignements et je rejoignai un guide pour traverser et explorer la baie à pied. La marée était au plus bas et notre petit groupe de presque 10 personnes quitta la plage pour nous enfoncer dans cette large étendue de sable. Un vent glacé s’était levé dans la journée et s’il apportait une ambiance marine loin de me déplaire, nous grelottions, ainsi pieds dans l’eau.!

Traversée de la baie

Le guide était généreux de son savoir et parlait presque sans interruption durant les deux heures qu’il nous fallut pour joindre l’autre rive au niveau de Saint-Léonard. Outre les nombreux oiseaux, il nous montra plusieurs curiosités. D’abord, les différentes consistances du sable : en vague pour le sable séché en forme de vaguelettes dures et qui font mal au pieds, gras lorsqu’il est collant, gluant et très glissant, et enfin vaseux pour celui dans lequel on s’enfonce comme dans de l’argile. Nous traversions deux fleuves peu profonds dont les courants restaient combatifs. L’eau à mi-cuisse, nous devions lutter contre sa force. Le guide passait toujours devant pour vérifier qu’il n’y ait pas de trou ou de sable mouvant. Car oui, dernière curiosité, la baie est tapissée de sables mouvants. S’ils ne sont pas mortels en eux-mêmes car on ne descend jamais plus bas que le niveau de sa poitrine – « même avec un gros sac », jeta-t-il en m’adressant un clin d’œil – ils peuvent retenir leurs victimes prisonnières alors que la marée remonte. Nous nous y enfoncions à tour de rôle, parfois jusqu’à mi-cuisse, entre amusement et inquiétude. Se dépêtrer de ces boues collantes aux effets ventouses puissants n’est pas aisé. Le guide nous avoua qu’il lui était arrivé quelques fois de « couler un touriste » (jargon de guide la baie), qui signifie que la pauvre personne se retrouve embourbée, tombe et ressort trempée et couverte de sable, généralement un peu traumatisée.

Nous rejoignions finalement la côte sur des prés salés, et je quittais le groupe pour poursuivre ma randonnée en direction de Genêts. Le soleil se couchait et m’offrit une luminosité chaude et automnale sur la baie, le Mont et Tombelaine désormais bien loin à l’ouest. J’arrivai tôt dans ma chambre d’hôte et fus accueillis par une adorable dame, jeune retraitée à la conversation agréable. Je mangeai au village dans un bistro populaire « fameux pour les desserts de sa patronne », pouvait-on lire sur la carte, bien fatigué de ma journée. On m’y servit d’ailleurs et pour le troisième jour de suite, des frites, cette fois-ci en accompagnement d’une crêpe jambon-fromage-œuf, drôle d’idée !