Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 9

Navigation, tirer des bords

Nous quittions Herm à neuf heures avec la marée pour rejoindre à nouveau Jersey. Le trajet serait long et le vent de face difficile nous prévinrent les marins. La houle était pourtant bien raisonnable et nous nous amarinions un peu, rendant la vie à bord plus facile. Nous devions contourner Jersey par la face ouest, comme à l’aller, pour gagner le port de Saint Helier avant 15h30. Personne n’avait rendez-vous, mais c’était l’heure où la marée ferait changer drastiquement le courant, l’inversant et nous ferait simplement rebrousser chemin si nous n’étions pas à l’abri à temps. Si nous possédions un moteur et que le coefficient de marée n’était pas suffisant pour véritablement nous obliger à repartir, je n’ose imaginer la frustration de tous ces marins qui perdirent, et qui perdent encore souvent, des heures d’effort et de manœuvre ainsi.

Cette journée fut donc dédiée à la navigation. Nous commencions à entrevoir quelques techniques, dont le changement de bord, et plusieurs passagers, dont moi, prirent une part active à toutes les manœuvres de la journée. Hissez la grande voile, et que se tendent les drisses, et que moulinent les winchs ! Quel bonheur de faire partie de l’équipage et de n’être pas qu’un simple passager. Effectuer une manœuvre est un travail collaboratif, guidé d’une main de fer par un capitaine à la barre, attentif et sévère, mais qui procure un plaisir inouï. Enrouler la trinquette, rentrer le yankee, virer de bord, hisser les voiles, ramener les bastaques, furent bientôt une machine bien huilée à nos yeux de néophytes.

Spirit of Conrad, pont
Avant pont du Spirit of Conrad, le Yankee et la trinquette sont hissées

Nous apprenions également à barrer. Allant contre le vent, navigant à près serré – soit au plus près du vent – il s’agissait de conserver un cap à une trentaine de degrés du vent. Cela implique une concentration constante. Le vent change, la houle déstabilise et le courant déporte. L’inertie du navire est aussi à prendre en compte car tout mouvement de barre met quelques secondes à faire effet, et nombreux sont ceux qui se seront retrouvés face au vent de n’avoir su gérer cela. J’y trouvais quant à moi un immense plaisir. Tenir cet énorme navire d’une main ferme, un œil sur l’horizon, sur la mer et ses obstacles – principalement des bouées de pêche – et l’autre sur les instruments de mesure du vent et de la vitesse pour ne pas perdre ni cap ni nœuds. Je jouissais de ce moment avec une délectation qui amusa mes compagnons.

Jersey, port de Saint Helier

Nous arrivions à temps et sans avoir recours au moteur. Il y avait eu plus de vent que prévu et le capitaine décidait de mouiller au port pour nous laisser la liberté de débarquer à loisir sans avoir recours à la navette. Nous parcourions cette ville bien plus moderne et bien moins intéressante que les précédentes. Alors que les autres îles nous transportaient dans un autre monde ou une autre époque, j’avais ici l’impression de me retrouver en pleine rue commerciale de n’importe que ville riche et de taille modeste. Les boutiques de luxe s’étalaient dans un centre piéton agréable mais dénué de charme et peu d’endroits méritaient qu’on s’y attarde. On me dit que le reste de l’île valait la peine mais nous n’avions pas le temps de prendre le bus. Nous revenions finalement assez vite au port pour nous doucher et regagner le Spirit.

Entrée du port de Saint Helier

Entrée du port de Saint Helier

J’y retrouvai La Grandvillaise, le navire dont mon hôte à Granville était skipper, amarré à côté du Spirit. Superbe gréement reconstitué d’un navire typique de la baie du Mont-Saint-Michel au XIXe siècle. On nous permit de le visiter et de constater un confort bien plus rustique que notre navire. Tout en bois, les poulies anciennes et les cordages également, il y avait une grande beauté dans ce bâtiment. Notre guide, un des matelots, qui semblait avoir déjà bien profité du ponch servi en apéro à leur bord, nous expliqua en une phrase qu’il s’agissait d’un bateau typique du XIXe siècle et qui draguait les huîtres dans la baie de Saint-Michel pour Louis XIV. Étonnés et polis, aucun de nous ne dit mot, mais cela lui valut bien des moqueries lorsque nous revenions à bord. Il semble qu’il existe une certaine animosité entre différents types de marins. Marins professionnels, amateurs, pêcheurs, plaisanciers, militaires… et même un peu entre équipages.

Nous sortions ensuite au pub. Cédric nous emmena au Lamplighter, un pub délicieusement décoré à l’ancienne. Des sous-bocks de milliers de brasseries décoraient le plafond alors qu’une pluie de houblon séché surplombait un bar tout de bois. Une bonne douzaine de tireuses, dont plusieurs à l’anglaise, proposaient bières et cidres et une ardoise énorme listait une quantité affolante de whisky. Nous restions pourtant raisonnables, bien fatigués par nos manœuvres.