Blonde forte

Brassée le 14 avril 2019

Blonde forte Deuxième bière pour les trente ans de ma chère et tendre. Après l’expérimentation et la fraîcheur avec les Sour, le classique et le noble sur une blonde typée belge. Le but était ici de capter le céréale, la douceur du malt, dans une blonde du style de celles brassées par les trappistes, avec une robe tirant sur l’ambrée, un haut niveau d’alcool et une amertume discrète.

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Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 11

Retour de Granville

Spirit of Conrad au port
Le Spirit of Conrad, à quai dans le port de Granville

Je discutai un bon moment avec mon hôtesse, femme très sympathique qui fut curieuse de connaître mon récit. Elle me narra un peu ses aventures. Femme de marin, elle avait beaucoup navigué sans s’y trouver de passion. Elle me parla de son expérience d’une tempête dans les Antilles où elle pleurait de terreur en se faisant balloter par une tempête tropicale, et le lendemain, couverte de bleus des chocs sur la coque.

J’allai ensuite voir le marché où s’étalaient crabes, homards et plus de fruits de mers et de coquillages que je n’en connaissais. J’y achetai le nécessaire, des andouillettes, du camembert qui devait enfumer le TGV et du cidre. Alors que je parcourais les rues je tombai sur Pierre, le capitaine, avec qui j’allai boire un café. Je lui fit part de mes réflexions sur la mer et la navigation. Il me parla un peu de cette addiction à la mer. « Quand on grandit depuis petit là-dedans, on est baisé » me dit-il en un mot. Il avait essayé de s’en éloigner sans parvenir à être heureux dans autre chose.

Il eut un sourire entendu pendant que je lui racontais mon séjour qui avait précédé l’embarquement, entre le Mont-Saint-Michel et Granville. Lorsqu’on parle de voyage en solitaire, un marin ne prend pas d’air étonné, il acquiesce en comprenant. Il réitéra sa proposition de me reprendre à son bord en me parlant des convoyages. Bien loin d’une croisière de plaisance, il s’agit de prendre une part active à la vie du bord, sous la tutelle d’un marin professionnel et d’être véritablement un équipier. Tenir ses quarts, être corvéable, choisir un itinéraire pour tenir un programme dans le but d’amener le navire à sa destination. Il s’agissait selon lui de l’expérience la plus proche qu’un « touriste » puisse faire de la vie de bord telle qu’elle est dans la marine marchande. Il me conseilla de m’amariner un peu avant cela, mais me dit – et j’en fus flatté – qu’il ne le proposait pas à n’importe qui, qu’il décourageait même bien des gens, mais qu’il était persuadé que j’y trouverais mon bonheur, et lui une personne fiable.

Je regagnai ensuite la gare et rentrait sans encombre à Genève, plongé encore un peu par l’écriture de ce journal dans cet étonnant voyage.

Pour plus d’informations sur le voyage dans les Îles Anglo-Normandes à bord du Spirit of Conrad, voir le site de Pierre et Cédric.

Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 10

Chausey et retour à Granville

L’archipel de Chausey

Nous quittions Jersey en matinée pour regagner Granville en passant par l’archipel de Chausey. Un vent faible contre nous, il nous fallait tirer des bords et naviguer en près serré. Un grand soleil nous accompagnait et une véritable chaleur d’été nous permit de rester sans veste une bonne partie de la journée. La mer calme, nous pouvions profiter de tout le pont lorsqu’il n’y avait aucune manœuvre.

Des dauphins vinrent jouer autour du Spirit pendant quelques minutes, une mère et un jeune fils. Le spectacle était incroyablement gracieux. Sous nos yeux admiratifs, tous excités comme des enfants, nous regardions ces deux animaux sauter hors de l’eau, passer sous la coque et nous quitter après un petit moment. Puis au loin, nous en vîmes plusieurs en chasse dont l’un fit un salto hors de l’eau. Outre les dauphins, nous voyions des fous de bassans en chasse et quelques pingouins flotter autour du navire à une distance respectueuse.

Dauphins

Arrivés dans l’archipel, le capitaine enclencha le moteur. Pas question de tirer des bords dans cette zone minée de hauts fonts et de rochers immergés. Il nous montra la carte maritime. L’ile habitée et constamment hors de l’eau fait deux kilomètres sur un, pourtant l’île à marée basse lors de grands coefficients de marée fait environ la même taille que Jersey. Il s’y trouve le troisième plus grand marnage du monde, 13,50 mètres. Cela veut dire qu’en cas de grandes marées, le niveau de la mer descend de 13 mètres, environs 5 centimètres par minute au moment le plus rapide. Nombreux sont les navires qui y sont restés échoués, et nombreux sont les écueils dans de telles eaux où le paysage peut changer du tout au tout en quelques minutes. Nous voyions là toute la dextérité et le savoir de nos marins, leur connaissance des lieux, des rochers, leurs repères faits de perches et de cailloux et une concertation sans faille pour nous faire traverser.

Chausey

Contagieux réflexe

Les marins ont une curieuse manie. Lorsque monte la houle et que le navire gite, que le vent claque ou qu’une situation se penche sur la pente d’une possible dégénération, ils s’exclament « Youhou ». J’en vis plusieurs avoir ce réflexe, que ce soit un cri du cœur exalté, ou un chuchotement pour soi-même, comme un mantra. Une vague plus haute que les autres « youhou », une voile bloquée dans un gréement, « youhou », un embrun glacial, « youhou », un verre qui manque se renverser, « youhou ».

Le marin est superstitieux. On ne parle ni de requin ni de mât cassé en mer, seulement à terre. Ainsi, ce « youhou » serait-il une façon de conjurer le sort ? Plutôt que d’attirer le mauvais œil, on manifeste son optimisme pour intéresser le bon ?

Au revoir, Spirit of Conrad

Arrivés au port de Granville, nous buvions une bière ensemble et nous quittions après un mot dans le livre d’or. Pierre me parla un peu des autres voyages qu’il proposait. L’idée de renouveler l’expérience de manière plus ambitieuse avait déjà commencé à poindre quelques jours avant, et il m’y encouragea. Je pense qu’il avait perçu mon intérêt et mon plaisir et c’est avec une sympathie sincère qu’il m’encouragea à revenir à son bord si l’envie de naviguer me reprenait.
Je regagnais le logis du roc où je retrouvais la femme du skipper de la Grandvillaise. Je m’y reposais un moment et allais manger en ville. Aux petits oignons, je commandais des boulots, pensant qu’il s’agissait de crabe – je confondais avec tourteaux – et me retrouvai devant une pleine platée d’énormes escargots de mer. J’eus bien du mal à entamer et venir à bout de ces caoutchouqueux animaux mais trouvais malgré leur aspect mon repas bon.

J’allai finalement me promener au pied du phare, là où le roc surplombe la mer, m’imprégner encore un peu de ce vent iodé, des vagues, du ballet des phares au-dessus de moi comme au loin et des lumières de la nuit sur l’océan. Le ciel étoilé comme lieu de contemplation, je me retrouvais tout à mes pensées. Quelle claque avait été ce voyage ! J’avais mis un pied, un seul, dans un univers aussi exotique qu’une autre culture, un monde aussi beau et attirant qu’effrayant. J’étais curieux d’en voir plus, et craintif à la fois, fasciné et ébloui mais réticent. Je n’étais jamais rentré d’un voyage dans un était aussi contradictoire. Je pense que je touchais d’un doigt l’ambiguïté que vivent ceux qui vivent avec la mer, cette relation avec une bien cruelle amante qu’ils considèrent avec respect, amour et haine à la fois, drogue dont ils ne peuvent se passer.

Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 9

Navigation, tirer des bords

Nous quittions Herm à neuf heures avec la marée pour rejoindre à nouveau Jersey. Le trajet serait long et le vent de face difficile nous prévinrent les marins. La houle était pourtant bien raisonnable et nous nous amarinions un peu, rendant la vie à bord plus facile. Nous devions contourner Jersey par la face ouest, comme à l’aller, pour gagner le port de Saint Helier avant 15h30. Personne n’avait rendez-vous, mais c’était l’heure où la marée ferait changer drastiquement le courant, l’inversant et nous ferait simplement rebrousser chemin si nous n’étions pas à l’abri à temps. Si nous possédions un moteur et que le coefficient de marée n’était pas suffisant pour véritablement nous obliger à repartir, je n’ose imaginer la frustration de tous ces marins qui perdirent, et qui perdent encore souvent, des heures d’effort et de manœuvre ainsi.

Cette journée fut donc dédiée à la navigation. Nous commencions à entrevoir quelques techniques, dont le changement de bord, et plusieurs passagers, dont moi, prirent une part active à toutes les manœuvres de la journée. Hissez la grande voile, et que se tendent les drisses, et que moulinent les winchs ! Quel bonheur de faire partie de l’équipage et de n’être pas qu’un simple passager. Effectuer une manœuvre est un travail collaboratif, guidé d’une main de fer par un capitaine à la barre, attentif et sévère, mais qui procure un plaisir inouï. Enrouler la trinquette, rentrer le yankee, virer de bord, hisser les voiles, ramener les bastaques, furent bientôt une machine bien huilée à nos yeux de néophytes.

Spirit of Conrad, pont
Avant pont du Spirit of Conrad, le Yankee et la trinquette sont hissées

Nous apprenions également à barrer. Allant contre le vent, navigant à près serré – soit au plus près du vent – il s’agissait de conserver un cap à une trentaine de degrés du vent. Cela implique une concentration constante. Le vent change, la houle déstabilise et le courant déporte. L’inertie du navire est aussi à prendre en compte car tout mouvement de barre met quelques secondes à faire effet, et nombreux sont ceux qui se seront retrouvés face au vent de n’avoir su gérer cela. J’y trouvais quant à moi un immense plaisir. Tenir cet énorme navire d’une main ferme, un œil sur l’horizon, sur la mer et ses obstacles – principalement des bouées de pêche – et l’autre sur les instruments de mesure du vent et de la vitesse pour ne pas perdre ni cap ni nœuds. Je jouissais de ce moment avec une délectation qui amusa mes compagnons.

Jersey, port de Saint Helier

Nous arrivions à temps et sans avoir recours au moteur. Il y avait eu plus de vent que prévu et le capitaine décidait de mouiller au port pour nous laisser la liberté de débarquer à loisir sans avoir recours à la navette. Nous parcourions cette ville bien plus moderne et bien moins intéressante que les précédentes. Alors que les autres îles nous transportaient dans un autre monde ou une autre époque, j’avais ici l’impression de me retrouver en pleine rue commerciale de n’importe que ville riche et de taille modeste. Les boutiques de luxe s’étalaient dans un centre piéton agréable mais dénué de charme et peu d’endroits méritaient qu’on s’y attarde. On me dit que le reste de l’île valait la peine mais nous n’avions pas le temps de prendre le bus. Nous revenions finalement assez vite au port pour nous doucher et regagner le Spirit.

Entrée du port de Saint Helier

Entrée du port de Saint Helier

J’y retrouvai La Grandvillaise, le navire dont mon hôte à Granville était skipper, amarré à côté du Spirit. Superbe gréement reconstitué d’un navire typique de la baie du Mont-Saint-Michel au XIXe siècle. On nous permit de le visiter et de constater un confort bien plus rustique que notre navire. Tout en bois, les poulies anciennes et les cordages également, il y avait une grande beauté dans ce bâtiment. Notre guide, un des matelots, qui semblait avoir déjà bien profité du ponch servi en apéro à leur bord, nous expliqua en une phrase qu’il s’agissait d’un bateau typique du XIXe siècle et qui draguait les huîtres dans la baie de Saint-Michel pour Louis XIV. Étonnés et polis, aucun de nous ne dit mot, mais cela lui valut bien des moqueries lorsque nous revenions à bord. Il semble qu’il existe une certaine animosité entre différents types de marins. Marins professionnels, amateurs, pêcheurs, plaisanciers, militaires… et même un peu entre équipages.

Nous sortions ensuite au pub. Cédric nous emmena au Lamplighter, un pub délicieusement décoré à l’ancienne. Des sous-bocks de milliers de brasseries décoraient le plafond alors qu’une pluie de houblon séché surplombait un bar tout de bois. Une bonne douzaine de tireuses, dont plusieurs à l’anglaise, proposaient bières et cidres et une ardoise énorme listait une quantité affolante de whisky. Nous restions pourtant raisonnables, bien fatigués par nos manœuvres.

Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 8

Guernesey et Herm

Guernesey

Après la mer agitée de la veille, l’équipage était bien fatigué et nos marins le sentirent. Ils nous débarquèrent donc dès le petit déjeuner terminé et c’est avec délice que nous prenions une douche à la capitainerie. Ce monde des « gens du voyage sur la mer », comme disait Pierre, est très bien organisé. Les marins qui accostent ont à disposition dans chaque port de taille une laverie, douches et sanitaires et sans doute bien d’autres équipement que nous n’aurons pas vu. Ils s’y retrouvent entre amis, se connaissent et s’entraident.

La ville sur Guernesey est délicieusement British. Nous nous promenions dans les Candie Garden où nous profitions d’une exposition sur Victor Hugo, dont la maison sur l’île, habituellement visitable, était cette année en travaux. Quelques courses nous offrirent un peu de gastronomie anglaise et nous terminions par une petite ballade à pieds nus au bord de piscines océane qui se remplissent à marée haute et offrent aux baigneurs une baignade à l’abri à la marée. Le calme de cet endroit était très plaisant et, si la navigation m’intéressait au plus haut point – c’est pour cela avant tout que j’étais venu – m’attarder sur ces îles commençait à me faire envie. Passer ainsi de l’une à l’autre est riche de découvertes mais n’offre pas l’occasion de s’imprégner des lieux comme j’avais eu le bonheur de le faire au Mont-Saint-Michel.

Herm

La navigation du jour fût brève et simple. Il n’y avait pas de vent aujourd’hui et le temps était ravissant. Nos marins nous proposèrent d’en profiter pour visiter Herm, une minuscule île non loin de Guernesey, très sauvage et idéale pour une ballade en nature. Tout le monde acceptait avec enthousiasme, les plus malades de la veille soulagés de ce répit.

La traversée se fit au moteur et en moins d’une heure. Guernesey était toujours bien visible au loin, et Sark de l’autre côté. Notre mouillage, entre Herm et une petite île privée était un véritable petit paradis, loin de la houle et caressé par le soleil décuplé par ses reflets sur l’eau. Le tour complet de l’île prenait une heure trente de marche et une belle plage, la baie de Belvoir à l’abri du vent – il y en avait tout de même suffisamment pour nous rafraîchir – me permit même de me baigner. L’eau fraîche, le sable et l’eau turquoise, je ne me serais jamais attendu à pareil moment en allant faire de la voile en Normandie et octobre !

Herm

Comme par habitude, nous terminions au seul pub de l’île, le Mermaid, puis enchainions à bord du Spirit sur des bières brassées à Jersey même que j’avais ramenées de notre première escale. Cédric nous fit un petit cours théorique de navigation, nous expliquant quelques notions de la mécanique des fluides qui permet d’utiliser le vent pour avancer et résumant certains principes généraux de la navigation : définir un cap ou tenir compte des marées, du vent et des courants pour effectuer un plan de navigation. Nous apprenions notamment que demain, nous irions face au vent et qu’il nous faudrait donc tirer des bords pour avancer, ce qui implique, comme disent les marins, trois fois la distance, quatre fois le temps et cinq fois la peine.

En sortant sur le pont, un ciel étoilé et sans lune m’offrit un petit moment bienvenu de contemplation solitaire, bercé par le clapotis des vagues. Si le deuxième jour avait été extrêmement éprouvant, tant physiquement que mentalement, j’étais absolument ravi de ce voyage. Je pénétrais dans un univers fascinant qui m’intriguait depuis longtemps et j’avais la sensation de m’approcher un tout petit peu plus des récits qui m’avaient fait le plus rêver, de ces gens entretenant une relation si ambiguë avec l’océan. L’océan ne laisse personne indifférent ni serein.

Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 7

Dépasser le phare de Corbière

Un ciel gris nous accueillit, perlé d’un peu de pluie. Nos matelots nous rassuraient, il y aurait un bon vent. Les prévisions météorologiques furent finalement un peu optimistes et le vent frappa plus fort que prévu. C’est une grosse mer qui nous reçut et qui, sans les paniquer outre mesure, étonna malgré tout nos marins.

Le bateau commença bien vite à giter beaucoup, s’y déplacer était un parcours du combattant alors que nos marins y bondissaient comme des chèvres. Chaque manœuvre était plus difficile : plus d’équilibre, toujours une main occupée pour se tenir et même rester en place était difficile. Penchez une banquette de 45°, il est tout de suite plus difficile d’y rester assis. Nos muscles travaillaient tout le temps, qu’on s’active ou non.

Phare de Corbière

Le vent était contre nous et nous devions à quelques reprises tirer des bords, c’est à dire changer de cap et adaptant la position des voiles. Le vent soufflait fort et la houle emplissait. Alors que nous tentions de dépasser le phare de Corbière, à l’ouest de l’île, l’agitation de la mer était à son comble. Le navire en pleine gite se levait et tombait, aucune régularité ne nous permettait de nous adapter. Heurté par les vagues, nous craignions à chaque choc de tomber, glissant alors d’un côté ou de l’autre du navire. Plusieurs embruns nous glacèrent alors que les cordages grinçaient, soumis à une tension incroyable.

Je pense n’avoir jamais eu aussi peur de ma vie. Ce n’était pas une crise d’angoisse, une terreur panique ou un affolement agité. J’éprouvais plutôt une sorte d’effroi profond en contemplant ces masses d’eaux arriver de toutes parts, ces vents qui vous jettent à terre et ce mouvement, tout le temps partout. J’étais assis – le mot est bien mal choisi : accroché à une drisse et calé aux cales pieds du pont – à regarder cette mer grise et j’étais réellement ébahi, au point que des larmes me venaient presque aux yeux. Il y avait pourtant tellement de beauté dans ce spectacle, la nature dans sa forme la plus pure qui se déchainait sous mes yeux… et ce n’était même pas l’ombre d’une tempête, juste une mer agitée. Si je devais trouver une comparaison, c’était un peu comme si je contemplais un orage mais que je volais dans les nuages noirs entre les éclairs sans pouvoir en sortir.

Deux seaux pour huit passagers

Du côté de l’équipage, si nous nous enchantions d’abord du spectacle, notre gaucherie s’intensifiait avec la houle. Plusieurs d’entre nous furent vites paralysés par le mal de mer ou la crainte simple de se déplacer. Si nous assistions normalement les marins dans les manœuvres, le nombre de personnes valides fondit rapidement. Une passagère finit bien vite la tête au fond du seau, qu’elle ne quitta plus du trajet, recroquevillée sur une banquette et accrochée à une poignée. Tour à tour, chaque passager commença à refuser les services demandés par nos marins, qui pouvaient avec une facilité déconcertante se passer de nous. Les deux seaux passèrent de mains en mains, vidés par nos matelots lorsqu’ils étaient disponibles. Tous craignaient une pénurie car dans ces conditions, se pencher par-dessus bord aurait été bien trop dangereux.

Ceux qui ne vomissaient pas étaient bien occupés à s’accrocher tant à leur déjeuner qu’aux prises pour tenter de rester en place. Au plus fort de la houle, Cédric sortit même plusieurs harnais pour attacher les passagers malades. J’éprouvais une certaine fierté à finir le seul avec la dame ayant déjà beaucoup navigué, à ne pas me faire harnacher au pont par nos marins, et mon petit déjeuné, s’il fut bien balloté, resta à sa place.

Habitués et sans doute un peu amusés par ce spectacle, nos marins dédramatisaient avec talent, blaguant de leur humour gras mais efficace sur l’aspect de nos déjeuners, nous remerciant au nom des poissons et ne manquant pas une allusions SM alors qu’ils harnachaient les passagers.

Île de Sark

Tous les passagers virent avec le plus grand soulagement s’approcher les côtes de notre destination, l’île de Sark. Dans un mouillage plutôt calme, certains d’entre nous dégustions avec délectation une soupe de poisson, du pain et du fromage. Les autres durent rester sur le pont, ne pouvant ni imaginer manger, ni rester à l’intérieur où l’air frais manque et où l’effet de la houle est décuplé. Je retrouvais avec une joie marquée la terre ferme. Même si j’avais mangé, j’éprouvais une nausée comme jamais, ma tête me faisait mal et j’étais souvent pris de violents vertiges… Je m’en sortais bien.

Nous débarquions dans un minuscule port de commerce et nous baladions dans l’île. Aucune voiture n’est tolérée sur Sark et à cette époque, sa centaine d’habitants et ses rares touristes lui donnaient une allure déserte. Le ciel gris rendait à ce tableau une ambiance écossaise et nous reprenions nos couleurs. En groupe nous faisions un petit tour sur l’île, admirant la nature et les falaises qui surplombent l’océan, traversant la coupée, un étroit passage qui relie Grand Sark et Petit Sark. Cette ballade fit un bien fou à tout le monde et nous terminions même au pub où les plus vaillants buvaient une pinte alors que les plus souffrants profitaient d’un coca ou d’un thé. Je découvrais que la bière est un formidable remède contre le mal de mer car les derniers symptômes passèrent alors que ma chope se vidait.

Île de Sark

Un homme de l’île, à l’allure de vieux loup de mer avec un beau sourire édenté, discuta quelques mots avec nous. Il s’étonna de voir certain d’entre nous boire du thé, disant que c’était pour le breakfast. Il préférait quant à lui un verre de vin, mot qu’il prononça en français avec un tel accent que trois personnes de notre groupe ne comprirent pas de quoi il parlait.

Vers Guernesey

Je regagnai le bord du Spirit avec une nette appréhension. La nausée ne me manquait pas et la sensation d’un sol stable sous mes pieds m’était depuis peu très chère. Comble du malheur pour certains, le mouillage choisi à Sark s’annonçait agité pour la nuit à cause du changement de vent. La houle se lèverait dans la soirée et nous accompagnerait toute la nuit, nous informèrent nos marins. Nous devions donc lever l’ancre pour trouver un autre mouillage du côté de Guernesey. Heureusement, la mer s’était bien calmée, le vent était tombé et cette courte fin de navigation s’annonçait bien plus tranquille. Au départ, je faisais exploser de rire le capitaine et lui disant que s’il ne fallait pas dire « jeter l’ancre » mais « mouiller », il ne fallait certainement pas dire « lever l’ancre », mais « sécher ».

Le vent ne permit pas de naviguer à la voile et nous terminions au moteur. Une lumière d’automne illuminait les côtes de Guernesey alors que nous approchions. Personne ne souffrit de mal de mer et c’est dans un silence contemplatif que nous atteignions notre mouillage, à côté du château Cornet que nous gagnions de nuit. Nous mangions à bord sans débarquer, n’apercevant de la ville que les lumières, et regagnions nos cabines bien vite pour sombrer dans un sommeil réparateur.

A bord

Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 6

Embarquement à bord du Spirit of Conrad

J’embarquai à 10 heures. Sur le port je cherchai mon bâtiment et le trouvai dans le « port professionnel » aux côtés de deux autres navires du même gabarit. Le Spirit détonnait par son allure sportive. Là où beaucoup de voiliers semblent lourds et patauds, il était fin et élancé malgré sa grande taille. Eric, mon hôte au logis du roc qui était skipper à bord de La Grandvillaise, m’avait informé que c’était un navire construit à l’origine pour faire le tour du monde à contresens des vents du globe.

Spirit of Conrad

L’équipage, Pierre, le capitaine, et Cédric son second (du moins est-ce l’impression que me donnait ce duo, ils étaient en fait associés), m’accueillirent avec sourire et enthousiasme. Leur allure était celle de vrais marins et je me sentais handicapé à leurs côtés alors que je vacillais sur le pont qui ne tanguait que des vaguelettes du port. Quant aux autres passagers, j’avais affaire à deux couples de jeunes retraités sympathiques et tranquilles, un couple de jeunes parents qui laissaient leur fils de 15 mois chez les grands parents pour courir le monde et une dame qui profitait de sa retraite pour retrouver le frisson du grand large déjà vécu dans ses jeunes années. Une équipée bien sympathique, conviviale et aussi chaleureuse qu’on puisse l’être.

On nous fournit de l’équipement : un ciré aussi chaud qu’une combinaison de ski et une salopette du même acabit. Je ne regrettai pas l’achat de mon bonnet marin qui allait très bien avec tout cela. Un autre détail important fut le fonctionnement des toilettes : alors que l’on avait fait ce qu’on avait à y faire, il s’agissait d’expulser notre œuvre hors du navire, par 15 coups vigoureux de la pompe manuelle, puis de refermer le tuyau. Ceci est une bonne illustration de la vie à bord. Tout demande plus d’effort qu’à terre. On se cogne en se déplaçant, utilise ses abdos et restant assis, danse en faisant la vaisselle et même si cela est plus ou moins calme au mouillage, le mouvement reste constant.

Et voilà que nous larguions les amarres et, en un rien de temps, Grandville s’éloignait derrière nous. Quitter un port est toujours une vision aussi majestueuse qu’exaltante. Passer les digues, on se retrouve soudain en pleine mer avec l’infini comme destination. Aux jetées, les curieux nous regardent nous éloigner, déjà ballotés par les vagues et sortant les voiles pour prendre le vent.

Durant cette première navigation, les marins nous donnèrent des ordres brefs et faciles : tire sur cette drisse, tourne ce winch, ne va pas là, ne t’accroche pas à ceci… Nous observions respectueusement ces deux matelots dans leur ballet épuisant. Un voilier est un véhicule complètement ésotérique à celui qui n’y connaît rien et la quantité de notions à prendre en compte au-delà de la mécanique l’est encore plus. Deux choses frappent celui qui observe des marins exercer leur art. La première est qu’ils observent ce qui est imperceptible aux non-initiés : les caps sont pris sur des points aussi précis que discrets, une perche alignée à un phare, un bout de côte, l’apparition d’un rocher, un remous qui indique un courant ou un haut-fond, et tous leurs repères se basent sur des éléments que nous n’aurions même pas imaginés prendre en compte. La seconde est que tout l’environnement changent constamment et qu’ils adaptent en tout temps leur stratégie à ces modifications. Le vent emplit et désemplit en modifiant sa trajectoire, les marées varient, les courants peuvent changer de sens, des rochers s’immergent ou apparaissent… Là où je ne voyais qu’une côte lisse et une vaste étendue d’eau, ils perçoivent et utilisent chaque signe comme des panneaux de signalisation sur un échangeur d’autoroute.

Ce mouvement perpétuel des éléments se manifeste partout et affectait mes sens inadaptés et ceux de mes compagnons d’équipage. Il n’est rien de fixe à fixer lorsque le sol sous soi bouge sans arrêt dans un balancement irrégulier, que la terre devant nous vacille à chaque vague et que les voiles claquent dans le vent. Cela se traduisit par un mal de mer pour à peu près tout le monde, sauf nos marins cela va sans dire. Je me rendais compte que la question « Aurai-je le mal de mer ? » est parfaitement inadaptée. La bonne préoccupation serait plutôt « Mon mal de mer sera-t-il supportable ?« . Les symptômes sont aussi multiples qu’inattendus : nausées, froid, frisson, bâillements, paresses, somnolence, mauvaise humeur, vertiges, vomissement… En effet, si le mien fût tolérable pour cette première journée, une des passagères passa du rose au blanc et elle contempla plus le fond d’un seau que la mer. Un autre, surpris par l’effort d’une manœuvre, repeint le pont de son petit déjeuner sans comprendre ce qu’il lui arrivait. J’étais quant à moi barbouillé mais conservai plaisir et courage à la tâche. Mais ce n’était que la première journée et la mer était calme, nous préparèrent les matelots.

Jersey, Saint Aubin, Bellecroute Bay

Nous débarquions aux abords de l’île de Jersey, près de Saint-Aubin, plus précisément dans la baie de Bel-lecroute. Nos marins mouillaient l’ancre en se moquant de nous lorsque nous disions « jeter l’ancre« . « Si tu la jette, tu n’en n’as plus et tu es un marin perdu ! » nous expliqua Pierre en riant. Cédric nous emmena à terre à bord de la navette, un petit zodiac permettant d’aller à terre lorsqu’on ne mouille pas au port, et nous retrouvions la terre ferme avec soulagement, bien chaussés de nos belles bottes en caoutchouc pour les quelques mètres de plage immergée qu’il fallait inévitablement traverser. La marée descendante nous accueillit sur un lit de sable et de coquillages et nous permit de rejoindre le village par la plage, chose impossible à marée haute.

Saint-Aubin fut un dépaysement immédiat par rapport à la Normandie. Si l’on parle des Îles Anglo-Normandes, leur culture est indubitablement British. J’y trouvai quelques bières locales à ramener à bord pour les apéros des jours à venir et nous allions tous ensemble, marins exceptés, visiter ce petit village de pêcheur. De petites maisons typiques, un port d’échouage plein d’ustensiles de pêche et de belles bâtisses d’époque furent notre découverte de cette première île. Nous terminions notre escapade à terre dans un pub où j’eus grand plaisir à y trouver sept tireuses à bières différentes et des Ales anglaises.

Saint Aubin

La première nuit à bord se passa très bien. Ma cabine, que j’avais la chance d’occuper seul car une personne s’était désistée au dernier moment, était minuscule mais confortable et j’y dormis comme un bébé, bercé par les vaguelettes et leurs clapotis contre la coque.

Normandie et îles Anglo-Normandes, jour 5

De Carolle à Granville

Vers Granville

Je continuai sur les falaises après avoir retraversé la vallée du Lude bien moins lugubre que de nuit. Un vent de plus en plus soutenu soufflait et me glaçait. C’est à Jullouville que je rattrapai la civilisation et que la randonnée devint moins intéressante. Cette station balnéaire est toutefois pleine de charme. Les maisons en pierres grises, aucun immeuble et ces baraque-ments en bois peints au style belle époque. J’y trouvai en outre un café qui me fit le plus grand bien. Un dé-tour par les terres me permit d’éviter de longer la longue plage monotone pour approcher de ma desti-nation.

L’arrivée sur Granville fût quant à elle somptueuse. Le sentier me fit contourner tous les quartiers d’habitation par des petits sentiers surplombant les falaises. Je gardai donc vue sur l’océan et la pointe de Grouin – le Mont-Saint-Michel m’était caché depuis Carolles Plage – et voyait s’approcher cette étonnante cité corsaire perchée sur son roc et dominant un large port.

Granville

J’arrivai en début d’après-midi au centre et fit un tour de la vieille ville. Granville est impressionnante. On y est projeté dans un film de pirate. Les bâtiments perchés sur le roc semblent tous d’époque et dominent la mer et le port. Au loin, on voit l’archipel des îles Chausey et Jersey un peu plus loin. Le port en-dessus est immense, de grandes digues le protègent des assauts de l’océan et il semble deux fois plus grand que la ville. Je fs un tour du roc, m’extasiant de cette ambiance. De gros nuages gris étaient arrivés en même temps que moi et faisaient claquer les drapeaux dans le vent.

Je me baladai presque toute la journée. Il se tenait un festival du crustacé Toute la mer dans l’assiette réputé dans la région et une activité étonnante animait le port. Je m’y achetai un bonnet et des gants car le vent était sans pitié et me faisant craindre pour les jours à venir en mer. Je ne trouvai pas le Spirit of Conrad dans la forêt de mâts qui peuplait le port, mais trépignais d’impatience à l’idée d’embarquer. Dans ma tête raisonnait la musique d’introduction du film de l’Île au trésor de 1990, alors que Billy Bones arrive en barque à l’Auberge de l’amiral Bebow The Chieftains, Loyals March.

Sirius l’indompté

Durant mon exploration de Granville, j’entendis soudain une petite voix aiguë : « Houhou, Monsieur ». Je regardais autour de moi et voyais une vieille dame qui me faisait signe. Je traversais la route et elle me dit:

―Mon chien refuse de sortir de la voiture. Ça fait trois jours qu’il me fait ça. Si c’est vous qui l’appelez, il viendra. Pourriez-vous aller vers ma voiture et lui dire de venir, il s’appelle Sirius.

Très étonné, j’obtempérai et appelai ce cher Sirius à une distance respectueuse du garage de la dame. Un aboiement tonitruant me répondit si fort que j’en sursautai. La dame me demanda d’approcher. Je trouvai un chien noir immense et menaçant, visiblement apeuré par je ne sais quoi et qui me rugissait dessus, retranché dans une minuscule voiture de laquelle il semblait décidé à rester. J’appelai Sirius, mais Sirius ne vint pas.

―Nous allons essayer autre chose, me dit la dame. Je vais le pousser depuis l’arrière, et vous le tirerez par le collier.

Je fis remarquer à la dame que Sirius, qui faisait la taille d’un poney, semblait peu enclin à se laisser tirer par un étranger. En effet, plus j’approchais, moins son comportement me donnait envie de poursuivre. Je l’appelai, avec douceur, avec autorité, avec des grands gestes… rien à faire.

―Ne vous en faite pas, il n’a jamais mangé personne, me dit-elle amusée. Vous avez peur des chiens ?

―Oui, répondais-je sans honte.

Mais je fis un effort et m’approchai. La créature hurlait. Elle semblait véritablement paniquée, au moins autant que moi. La vieille dame commença à le pousser et m’exhorta à l’aider. N’écoutant que mon courage, j’évitais les crocs acérés du monstre et lui saisissait le collier. Je tirai, je tirai fort, mais rien n’y fit. Sirius voulait donc décidément rester dans la voiture. Il ne me mordit pas, mais je ressortais de cette confrontation avec un gros filet de bave sur l’avant-bras et des genoux tremblants.

Voyant le résultat, la dame me dit de lui saisir les pattes avant. Je répliquai en reculant qu’elle devait s’adresser à un dresseur de lion et que même si je voulais le porter, je n’y arriverais pas. La bête devait être plus lourde que moi.

Sirius se retrancha sur sa banquette, je me retranchai sur ma prudence. On m’a toujours dit qu’un chien ne mordait que lorsqu’il était effrayé. Sirius paraissait terrorisé et il avait les moyens de m’arracher un bras sans trop d’efforts. Sa maîtresse semblant perdre un peu de son assurance me dit qu’elle allait chercher un voisin qui connaissait bien Sirius plutôt que me former comme dresseur de fauve. J’approuvai et partait sans trop de regret.

Malgré notre échec, j’étais assez fier de mon combat contre Sirius. L’animal était réellement terrifiant et je l’avais empoigné par le collier comme un vulgaire chien de salon.

J’allai me remettre de cette aventure dans un endroit merveilleux, La Rafale, un bar à bière/rhumerie/bar à jeux où je buvais une triple locale, fermentée avec trois levures différentes et qui m’enchanta. En sortant, un caniche m’aboya dessus. Je le toisai avec le dédain de ceux qui en ont vu d’autres. Je mangeai ensuite une crêpe aux andouillettes dans une crêperie qui avait comme grand avantage d’offrir une grande cheminée. Il faisait très froid au dehors et j’y passai une soirée délicieuse.

En sortant, je fis un tour du roc. La nuit était noire et les phares, tant de Granville que des alentours (et il y en avait beaucoup) diffusaient leurs lumières d’avertissement. Quelle vision ! Le bruit des vagues s’écrasant dans l’obscurité en contrebas, ces lumières d’alerte comme pour mener un combat constant contre l’océan. Tout à Granville semble tourner autour de la mer. Elle est pourtant une bienfaitrice cruelle pour que tant de précautions lui soient dédiées.

Rock de Granville