Journal – avril 2021

Jeudi 1er

En virée en voiture avec un ami, nous passons à la Tine de Conflens, magnifique gorge dans un cadre idyllique. Nous en revenons pourtant dégoûtés après avoir du slalomer entre des hordes de badauds lents et glauques, obnubilés par leurs selfies devant la cascade, sans souci ni de l’autre ni du lieu qu’ils visitent, râlant parce qu’ils trempent leurs chaussures de marque dans les rares flaques de boues sur les 200 mètres de sentier qu’ils ne peuvent pas faire en voiture.

Je constate encore une fois les bénéfices de la contrainte. Ils sont évidents en poésie et plus largement en art, stimulant la créativité et suscitant l’imprévu. C’est aussi le cas en voyage. Les transports publics, la marche ou le vélo, les méthodes lentes imposent de s’attarder (parfois de se presser, mais cela relève de l’organisation), de faire des détours, car ils n’arrivent pas précisément où on veut, d’observer le lieu, de l’apprivoiser et de se l’approprier. La voiture – une liberté totale – permet de s’affranchir des contraintes. Durant cette journée, nous avons été droit au but, sans effort, et nous avons vu ce que nous venions voir, c’est tout. Un point dans une carte, un lieu déconnecté du monde, quelques minutes et finalement surtout une déception.

À pied, en train, nous aurions découvert la ville de la Sarraz, parcouru les sentiers peu fréquentés des bords de la Venoge, en aurions profité pour prolonger la ballade pour utiliser à bon escient l’investissement demandé par le trajet. Nous aurions ri, bien qu’amèrement, de ces badauds en nous en éloignant plutôt qu’en suivant la même route. La région prendrait forme dans notre esprit, le lieu des coordonnées mêmes floues dans notre carte mentale.

Je constate encore une fois que j’aime voyager lentement, avec des contraintes. Quoi de plus contraignant que de suivre à pied un sentier durant plusieurs jours ? C’est pourtant là que je me sens le plus libre. Elles ont finalement toujours été source de liberté, m’extrayant des limitations que je m’impose. Je trouve ce paradoxe absolument délicieux.

Dimanche 4

Nos vacances à domiciles seront dédiées à l’exploration de notre région. Nous démarrons avec une randonnée de Versoix à Nyon en longeant la rivière. Lumière, espace, air frais, c’est chaque fois une renaissance de passer une journée en extérieur.

Lundi 5

Je bidouille un peu mes outils de cartographie. Entre SuisseMobile pour faire mes itinéraires en Suisse et OpenRunner pour la France, Swisstopo et JGN Superheroes pour l’impression de cartes, et Google Maps pour la visualisation et la réunion, les jouets sont nombreux pour traficoter le territoire. Je m’amuse à créer une Map qui répertorie les randonnées que j’indique sur mon blog. Je fais ça depuis quelque temps avec mes itinéraires et voyages. Les toiles se tissent sur la géographie, presque chaque pas enregistré sous forme de coordonnées de mon passage. Les distances prennent une nouvelle dimension, des possibilités se dessinent et parfois des projets naissent. Je lis mon environnement comme un recueil, piochant des bribes de textes au hasard et reliant les chapitres pour avoir une vue d’ensemble.

Mardi 6

Journée de rando somptueuse dans les vignes de La Côte. Un vent de l’est souffle assez fort pour nous refroidir, mais masque surtout le bruit constant de l’autoroute. J’enrage à chaque passage dans ces hauteurs. Cette Côte est un petit paradis, entre vignobles, vues sur le lac, Alpes au loin et Jura plus proche. Mais cette route, une plaie ouverte dans le paysage, moche et qui ne se laisse jamais oublier par sa nuisance sonore. Neuchâtel a tout compris en enterrant la sienne, j’espère que c’est le destin de celle-ci également. Le jour où cette nuisance sera effacée, s’il arrive, on se demandera comment on a pu supporter une absurdité et une énormité pareille.

J’en reviens chaque fois à la voiture. Dans mon quotidien, c’est tout confondu la source de pollution la plus prégnante. Enlevez-là et n’importe quel centre-ville devient agréable, les paysages plus beaux et plus paisibles, la nature plus souveraine. Sans rêver sa disparition, car le réseau routier est un formidable outil de liberté, il me semblerait enfin temps de retirer à ce moyen de transport sa toute-puissance, ses passe-droits et son omniprésence.

Jeudi 8

Encore une randonnée à deux pas de chez nous, de Bière à Morges. Nous découvrons une nouvelle perspective sur le Léman, une nouvelle zone de nature qui relie des villages où nous nous projetons volontiers. Nous voyageons avec autant d’intensité qu’ailleurs, avec un sentiment bien différent du dépaysement. Empaysement ?

Mardi 13

J’avais écrit dans un précédent journal que le Pilates serait un palliatif à un mode de vie déséquilibré. J’avais raison et tort.

Après des vacances à randonner, jardiner ou bouger, je ne sentais plus le besoin de regagner mon tapis de gym. Deux jours de reprise de travail, et voilà que je n’attends que opportunité de me remettre le dos en place par une bonne session de Pilates.

Toujours est-il que je réalise que cette discipline a chamboulé ma perception et ma relation avec mon corps. Ça aurait pu être le yoga ou la course, mais c’est dans le Pilates que j’ai trouvé ça. Je pensais d’abord m’être réconcilié avec mon corps. Cette nouvelle dissociation ne me convient pourtant pas, ce n’est pas le mot juste. J’ai acquis que mon corps est moi, je ne peux donc par parler de conciliation…peut-être simplement de conscience ?

Vendredi 16

Pour la première fois, un massage m’a touché. Après une heure à me faire dorloter, me voilà complètement mou avec la conscience aiguë de ce que j’y ai abandonné : des tensions musculaires surtout, mais aussi l’appréhension et la résistance de me laisser aller. J’ai perçu l’effort de dénouer ce qui pouvait l’être dans mon dos, de détendre les muscles plus raides, surpris de sentir différemment certaines zones en sensations étranges, comme si mes poignets voulaient me dire quelque chose, où les bords arrières de mes os iliaques. Les mains qui me massaient me laissent un souvenir d’une intense chaleur et de bienveillance. Je n’ai même pas eu à lutter pour ne pas m’endormir, ce qui est pourtant mon lot en général. Dans les heures qui ont suivi, j’étais mélancolique et très calme, comme ému. Est-ce que j’aurai approché un peu de la dimension énergétique dont parle la médecine chinoise ? Ou simplement une sensation plus affutée de mon corps ? C’était un univers de ressentis, de sensations où je ne peux que constater que les mots sont inadaptés. L’explication m’importe peu, mais le voyage est marquant.

Ecrire ces lignes me ramène à la thèse de Laurent Huguelit dans ses Huits circuits de conscience. Cette expérience irait dans le sens de ce qu’il avance : ce que je découvre dans ma pratique de Pilates influerait sur mes circuits racines et corporelles, l’un influençant l’autre vers un meilleur équilibre.

Mardi 20

Fin de la lecture du Petit traité de vie intérieure de Frédéric Lenoir. J’ai toujours de la peine à rentrer dans ce genre de livre, je trouve plus intéressant de chercher la faille, la contradiction, voir même la niaiserie chez leurs auteurs. Si je parviens généralement à en faire abstraction pour en tirer l’essence de leur propos, je termine souvent avec une frustration d’avoir finalement lu une vision personnelle d’un discours universel, certes plein de sagesse, mais qu’il me semble connaître. Pourtant, Lenoir m’a bien plus parlé avec son ouvrage de vulgarisation philosophique plutôt que de spiritualité ou de développement personnel. Les liens qu’ils tissent entre eux sont solides et donnent une dimension très profonde au texte.

On s’éloigne donc, à mon plus grand bonheur, des dogmes, formules magiques et écoles religieuses, même des courants de pensée, pour revenir aux notions essentielles. Je n’ai pas senti à un seul instant que l’auteur incitait à adopter quelque raisonnement qu’il cite. Il invite à la liberté, avec une liberté qui m’a souvent surpris. Je me suis plusieurs fois retrouvé le sourire aux lèvres, par exemple en lisant une critique acerbe de tout un pan du bouddhisme, alors qu’il en vante la sagesse sur de nombreuses pages. De même, il n’hésite pas à affirmer son désaccord avec des philosophes qui pourraient sembler intouchables. Sa quête philosophique est infiniment personnelle, sans recherche de modèles et se défiant des gourous, nous invitant implicitement à une même indépendance. Finalement, c’est ce livre que je mettrais entre les mains de quelqu’un qui entame un travail intérieur.

Mercredi 21

Pris d’une soudaine envie de subtilité, de poésie et d’intenses réflexions philosophiques, je regarde le film Godzilla Vs Kong. Si je n’ai pas grand-chose à dire sur cet honnête divertissement qui remplit son rôle avec une décérébration coupable assumée, un point m’a profondément gêné. Dans tout film de catastrophe, un archétype apparaît, celui de Cassandre. Il a vu le futur, mais ne peut se faire entendre. Il est généralement incarné par un scientifique brillant, visionnaire et incompris qui, malgré son impuissance à éviter la catastrophe, apporte la touche d’espoir finale que l’humanité sort grandie du désastre. Dans ce film, ce rôle revient à un complotiste bouffon en recherche de coupables, et une adolescente rebelle en roue libre. Le scientifique, bien que présent, est relégué à une bête passivité et une impuissance risible, courant derrière le train, complètement hors course. Pourquoi ce personnage ? J’y vois une profonde perte d’espoir ou de recherche de sens, une marque de confusion qui illustre trop bien des débats d’aujourd’hui. Sans vouloir en faire une généralité ni donner trop d’ampleur à ce choix scénaristique, cet échange des rôles n’est pas anodin pour l’imaginaire collectif.

Samedi 24

Je me suis éclaté à trouver des défis photographiques pour Fanny. Une thématique accompagnée ou non d’une contrainte, pour laquelle elle devra proposer quelques photos à poster sur son compte Instagram. Les trois premiers terminés, le résultat est largement à la hauteur. Preuve encore que l’art s’enrichit de contrainte, mais aussi de collaboration. Il faut d’autres regards pour sortir de sa zone de confort, nécessité pour progresser ou s’ouvrir. La liberté ne se trouve pas dans l’absence de contrainte, mais dans la capacité à jouer avec.

Jeudi 29

Je fais une hypothèse : développer sainement son corps amène à développer sainement son esprit. Depuis ma découverte du Pilates et plus largement d’une harmonie corporelle, mes envies de lecture sont devenues beaucoup plus ambitieuses. Le récréatif a fait place à de la philosophie, j’éprouve un désintérêt croissant pour les bouillies de blockbusters prémâchés et j’entre dans mes lectures avec une intensité exceptionnelle.

Difficile de démontrer cette hypothèse avec honnêteté. Ma progression en Pilates a certes coïncidé avec ce changement, il y a également eu le confinement et la disponibilité mentale qu’il a provoqué chez moi, ainsi que diverses évolutions personnelles qui pourraient être des causes tout aussi convaincantes. Mon sentiment reste que ces deux manifestations sont étroitement liées.

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