Journal – mai 2022

Dimanche 15

Être libre, c’est agir d’une façon qui nous ressemble, aurait plus ou moins dit Bergson (dur de savoir si c’est mon interprétation personnelle). J’aime cette idée un peu stoïcienne tournée vers l’action. J’y pense à l’aube d’une semaine de protection civile, elle m’interpelle, car prend forme d’énigme. Comment me comporter d’une façon qui me ressemble dans ce contexte de mobilisation, de privation de liberté ?

Lundi 16

Je renoue avec de vieilles tensions dans la nuque dont je pensais m’être débarrassé. Aucun problème de posture, juste un blocage de l’esprit qui se répercute dans mon corps. Cette protection civile a un effet épidermique que j’ai du mal à expliquer malgré ma détestation. J’éprouve un sentiment insupportable à chaque convocation qui se manifeste par une intense colère, des idées noires tout le long de la mobilisation. Un autre astreint avec qui je discute me disait qu’il n’aimait pas être là, mais que tant qu’à y être, autant rester positif. Je voudrais pouvoir le rejoindre, c’est au-delà de mes capacités. Il n’y a que pendant le Covid que j’ai pu me réconcilier avec cette obligation. La direction avait eu la lucidité de constater son inaptitude à répondre à la situation, s’effaçant pour donner le relais aux institutions de santé compétentes. Ça avait été utile et efficace. En dehors de ça, la structure fédérale n’avait que semé un contexte anxiogène (des mois de convocations sans aucune explication et aucun point pour s’informer) et des vêtements peu pratiques.

Mardi 17

Je mets des mots sur une gêne qui vient de cette protection civile : le rapport de force est déséquilibré. Je suis à la merci d’un système dans lequel je n’ai aucune confiance. Qu’un gradé décide une chose qui rentre dans le cadre très large des obligations militaires, je n’ai rien à y opposer, même si c’est stupide, même si c’est à l’encontre de mes valeurs, même si c’est profondément nuisible pour ma vie. Ça n’arrive heureusement pas souvent, mais l’institution n’hésite pas à affirmer régulièrement ses pleins pouvoirs. Chaque piqure de rappel me met dans une colère folle.


Je profite de mon jardin, plus thérapeutique que jamais. La nature dégueule de partout, pousse, se fait sa place. Pas moyen de m’y arracher, j’y passe autant de temps que je peux, me gorge de soleil et de chaleur, du sens que je ne trouve nulle part cette semaine. Je la traverse comme un prisonnier et m’abreuve de ces soirées de liberté. Je me sens un peu ridicule en pensant à ceux qui vivent mon état et bien pire au quotidien, durant des années de frustration, d’injustice. Une dizaine de jours par année où je me retrouve un pied du mauvais côté m’est insupportable.

Quand le droit, la société, ne protège pas le plus faible, elle faillit. C’est pour ça que je vote presque tout le temps à gauche. Une société qui ne vise pas à égaliser les rapports de forces devient forcément oppressive.

Mercredi 18

Un gradé lance “On est tous miliciens, on fait de notre mieux”. C’est justement la cause d’un autre malaise, car complètement faux.
Je vois l’intérêt de ma mission durant cette semaine. C’est mal organisé, poussif et en tous points perfectible, mais il y a malgré tout du sens. Agir selon ma personne, pour revenir à Bergson, serait de mettre du cœur à l’ouvrage, dans la bonne direction, d’améliorer ce que je peux ; avancer également mes désaccords pour susciter un débat, une réflexion, même avec virulence.
Et pourtant je me tais, je m’écrase, je travaille paresseusement pour ne surtout pas me faire remarquer, j’endosse un rôle qui n’est pas moi. L’obligation peut aller jusqu’à celle de grader, donc être soumis à plus de contraintes, devoir passer plus de temps dans cette institution et me coincer le pied dans un engrenage difficile à stopper. Il ne faut donc pas se donner, sous peine de perdre d’avantage de liberté.
Ce modèle offre un choix impossible : la médiocrité ou l’astreinte.

Jeudi 19

Bref instant d’intime jouissance. Discutant avec un autre astreint de nihilisme au réfectoire de la caserne, j’aperçois le regard médusé d’un gradé de métier nous écoutant alors que nous nous essayons à comparer Sartre et Nietzsche dans leur perception de l’athéisme. Me rendre détestable en crachant leur médiocrité aux responsables de ce système pour mieux marquer notre décalage, voilà une façon de rester libre. C’est mesquin, sans doute pas très utile, mais je me sens agir furieusement en ressemblance avec moi-même.

Mardi 24

Quelqu’un réagit lorsque j’utilise l’expression privation de liberté pour qualifier l’obligation militaire. On me dit que je joue avec les mots en dramatisant. Vu que j’aime jouer, je poursuis la réflexion en cherchant une définition. Je tombe sur celle, limpide, du Conseil de l’Europe

La privation de liberté comporte deux éléments : le confinement dans un lieu donné pour une durée non négligeable et l’absence de consentement du détenu. Cela ne suppose pas d’être physiquement enfermé.

Jouer avec les mots n’est pas toujours malhonnête. Entre obligation citoyenne et travaux forcés, ce ne sont clairement pas les mêmes valeurs qui sont évoquées, mais deux perceptions d’un même objet. Utiliser le vocabulaire de l’autre aide à endosser son point de vue, et affirmer mes mots m’aide à proclamer le mien. En la matière la vidéo de Partager c’est sympa sur la protection de l’environnement touchait juste. Parler d’extermination des espèces, plutôt que de disparition, change complètement la donne.

Dimanche 29

Reprise du VTT dans la sécheresse de ce mois. Pour démarrer gentiment, nous restons aux abords de notre point de chute sans aller crapahuter dans les reliefs. C’est finalement dans la forêt la plus proche que nous trouvons le meilleur sentier, jouant avec technique entre les racines et caillasse. Nous rentrons avec le projet d’explorer ce coin, d’y revenir avant de chercher l’exotisme des longues sorties. Je débute une trace GPS pour m’aider à m’engager toujours sur de nouveaux itinéraires. Je dois aller relire les billets de Thierry Crouzet sur le Bikepacking, il sera une fois de plus une formidable source d’inspiration.

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