Journal – novembre 2020

8 novembre

J’ai envie de recommencer un journal, quelque chose qui ne soit ni intime ni forcément introspectif, tourné vers le monde plutôt que vers moi (irréaliste, je sais, mais essayons tout de même). Un format qui susciterait la réflexion, la mienne d’abord, celle de mes lecteurs s’il en est, et des discussions, espérons.

J’en prends comme exemple Thierry Crouzet, dont le journal m’inspire et me fait réfléchir depuis des années, et d’autres blogueurs comme Ploum, Neil Jomunsi, Hazukashi. Loin du format court et bâclé des réseaux sociaux, les blogs, un petit espace pour réfléchir et s’étendre qui me fait penser aux discussions les plus riches, à bâtons rompus parfois, avec les personnes que j’aime.

Parce qu’écrire pour moi, c’est clarifier ma pensée, c’est me forcer à la rendre intelligible et à mener un bout la réflexion. Ecrire pour l’autre, c’est me soumettre à des regards divergents, contradictoires, dangereux, susciter le débat plutôt que protéger mes convictions.

Car la période actuelle me donne ce besoin : mettre en danger mes convictions. Je m’énerve souvent face à l’étroitesse d’esprit que je rencontre. J’ai l’impression que ceux qui questionnent sans tenter d’affirmer – d’imposer – une réponse sont rares. L’ignorance est perçue comme une faiblesse qui doit être cachée, combattue à tout prix quitte à camper dans l’erreur et la mauvaise foi.

Et si je faisais pareil ? Cette pensée me terrifie. Et je sais aussi que ce n’est pas si simple, ça ne l’est jamais.

Il y a cet homme, cet ami, qui rentre souvent dans ma bibliothèque, un sourire taquin et vaguement provocateur, plein de questions et en recherche de réponses sans en attendre. Il m’a fait lire du chamanisme, de la philosophie, de la littérature anti-vax, de la médecine anthroposophique. Toujours avec prudence, à vouloir démêler le vrai du faux sans prendre le raccourci de la pensée dominante, sans (trop) la rejeter non plus, sans chercher une conclusion définitive, avec ce seul objectif : questionner. Et ce problème qu’il soulève : à tout questionner, on perd toute base, tout fondement de réflexion, toute confiance, ça ne me semble pas idéal non plus. L’ouverture d’esprit implique la méfiance systématique, mais aussi une forme de confiance, de bénéfice du doute. C’est un exercice d’équilibre permanent.

Alors, pour ne pas finir déséquilibré, je vais essayer de trouver mon centre de gravité, de l’exposer ici, et de bousculer un peu dans un sens ou dans l’autre. Si je le perds, ça sera peut-être l’occasion de me repositionner, ou au moins de danser un peu.

10 novembre 2020

Je prépare un cours de Pilates. Je stresse parce que c’est une de mes premières fois, et parce que c’est du postnatal et je veux faire quelque chose d’impeccable et de 100% sûr. La contrôlogie, disait Joe, elle doit aussi être du côté de celui qui donne le cours.

J’ai peur qu’elle s’ennuie faute de trop de ménagement, et je regarde des sessions proposées sur la toile. Tout ce que j’ai soigneusement évité y est proposé, et même dans des variantes assez difficiles. Je pense à un de mes profs qui fait faire des exercices avancés à des dames en surpoids certainement atteintes d’ostéoporose. Je trouve ça irresponsable, mais me demande si ma recherche du 100% sans risque n’est pas exagérée. Je ne crois pas être suffisamment expérimenté pour le dire, alors je campe sur ma prudence. Je respecte les mises en gardes données par mes compréhensions de l’anatomie, et surtout celles de mes profs.

Finalement tout se passe bien. J’ai certainement été trop prudent, mais je repars en confiance avec une prochaine session à imaginer.

11 novembre 2020

Premier jour de télétravail depuis un bon moment, à m’abrutir devant des formations à un logiciel que j’utiliserai dans un mois. Je me sens comme un Vogon du Guide du routard galactique après une heure de travail : esprit vidé de toute créativité, courbé et bouffi à me concentrer sur des processus informatiques vides de sens.

Les cours de Pilates se sont arrêtés depuis moins d’une semaine, ma discipline se relâchant au profit des révisions pour un examen théorique, et me voilà cassé de partout, mental compris. C’est dans ces moments que je réalise que je ne pratique pas le Pilates pour m’élever, mais pour me soigner des maltraitances de mon mode de vie.

Toujours est-il que c’est une super pratique qui m’aide. Pas la révolution que j’aimerais, mais j’ai compris depuis longtemps que je ne fonctionne pas en révolution, j’évolue. ça va souvent plus lentement que je le voudrais, mais ça fait aller dans le bon sens.

Je voulais me faire tatouer la phrase “marche doucement”, sur le pied. Les quelques personnes à qui j’en ai parlé me demandaient “pourquoi doucement ? dans la vie, il faut avancer”. C’est précisément ce que j’aime dans cette phrase, elle va contre l’injonction à la vitesse et à l’efficacité, mais n’en ordonne pas moins la progression. En plus, c’est tiré d’un sublime poème, que j’ai découvert dans un film d’action dystopique qui m’avait marqué en son temps, le paradoxe me plaît.

12 novembre 2020

Une amie du Pilates me téléphone. Je suppose que c’est pour me poser une question à propos de l’examen de demain mais c’est juste pour prendre des nouvelles. Un petit geste de sympathie qui me fait plaisir. Je peux mettre trois semaines à procrastiner le moindre appel et j’admire cette spontanéité.

16 novembre 2020

A propos des théories du complot, on me dit en résumé “les complots sont une réalité, l’histoire le prouve, il y a des organisations qui œuvrent dans l’ombre pour arriver à un objectif”. On ne peut pas tellement dire le contraire : les lobbys orientent la politique, les entreprises font ce qu’elles peuvent pour faire du profit, les riches pour s’enrichir, les politiciens pour se faire élire. Certains sont connus, d’autres non. Il me semble que c’est bien de s’en souvenir quand le qualificatif “complotiste” est utilisé à toutes les sauces.
Reste les théories du complot comme elles circulent sur les réseaux sociaux, celles qui alimentent les fantasmes. C’est autre chose. Quand Juliette Binoche nous sort que le Covid est créé par les américains pour nous implanter une puce via le vaccin qui leur permettra de nous contrôler avec la 5G… relayé par des personnes dont la peur de mourir étouffé par une maladie terrifiante met à mal l’esprit critique et le recul (on peut le comprendre), il y a un problème.
Ce qui me dérange finalement, ce n’est pas que des questions soient posées, des inquiétudes exposées, c’est de se tourner vers des réponses faciles, sans fondement, aux conséquences lourdes. Comme lutte contre ces fameux complots qui font si peur – autant que contre les dérives que ceux qui les arborent veulent souvent dénoncer – je propose la démocratie et les outils qu’elle offre, l’éducation, le journalisme (je dis bien JOURNALISME, dans tout ce qu’il implique de rigueur, de déontologie et d’éthique) et l’ouverture.

22 novembre 2020

Visionnage de Hold-up sans grandes attentes. C’est pire que ce que j’imaginais et encore plus frustrant. Je suis en rage car on va de nouveau vers une polarisation extrême. J’ai un sentiment comparable à quand je me retrouve face à ces brutes qui ne laissent pas les autres en placer une et qui sortent conneries sur conneries. Quand enfin ils disent un truc pertinent (parce qu’il y en a !), impossible de les rejoindre tellement je suis braqué. Du coup l’envie est de se positionner, pour ou contre, et de tout jeter, même ce qui mérite d’être discuté. La réaction des médias et sur le web social m’énerve tout autant, elle va totalement dans ce sens. Partager c’est sympa met très bien le doigt sur ce qui me fait réagir dans cette vidéo.

23 novembre 2020

Je regarde cette tribune à propos du documentaire Hold-up, visionné en partie ce week-end. Ce M. Pilet est admirable et d’un bon sens qui fait chaud au coeur. Il me fait comprendre une chose : un des attraits d’adopter une thèse complotiste est l’indocilité. On nous demande une grand docilité, que certains qualifieront de servitude parfois à raison, et cet état est insupportable. Il l’est encore plus quand la situation elle-même est difficile et floue. Dès lors, cette rébellion contre cette docilité fait du bien, on se sent libre, c’est jouissif. Et c’est bien dommage car ces thèses complotistes ne sont que des rébellions en prêt-à-porter. Rechercher à raisonner devrait procurer la même jouissance, en tout cas c’est mon cas, ça demande juste plus d’effort et laisse finalement toujours dans une incertitude moins confortable. Je crois que c’est heureusement la dynamique de pas mal de gens, au moins sur le long terme.


Ploum publie un article où il crie son amour de l’échange épistolaire et son regret de l’omniprésence des dynamiques de flux. C’est déjà lui qui m’avait conduit à adopter le zéro mail dans la boîte de réception (je n’y suis jamais parvenu car je conserve ce qui nécessite un traitement ou une surveillance, mais ce modèle me convient mieux). Il me donne envie d’aller plus loin : l’archivage systématique dans autre chose que le mail, de tout ce qui mérite d’être conservé. C’est finalement adopter les réflexes du papier au numérique. Ma copine me répondrait sans doute que je laisse traîner sur mon bureau pendant des jours les rares lettres que je reçois… je suis foutu !

29 novembre 2020

Fin de ma formation Pilates, plus que les exas. Je rentre de ces quatre jours comme d’un voyage : fatigué, secoué et “la tête comme une salade”, comme disait ma prof avec son délicieux accent portugais. Travailler des muscles qui cristallisent mes tensions, ça fait ressortir des choses que je n’avais pas imaginées, et que je n’explique pas. C’est un monde de ressentis assez étrange et nouveau, je m’y sens à vif, surtout en m’apercevant qu’y réfléchir n’aide pas tellement. Je vais essayer de le vivre, c’est déjà pas mal.

Enthousiasmé par ces quelques jours, je dresse un bilan de ces derniers mois. J’aurai un souvenir lumineux de 2020, malgré tous les problèmes, parce que je l’ai passé avec ma compagne dans une belle relation, parce que je suis devenu parrain d’un petit être que je verrai grandir, parce que j’ai découvert le jardinage et le plaisir de voir pousser des plantes, et grâce à cette formation de Pilates et cette pratique, des découvertes et de la formidable énergie qui en a découlé.

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