Journal – mai 2021

Dimanche 2

Une évocation dans un article lu récemment et oublié me revient sans que j’y pense : et si l’univers était conscient ? Frank Herbert parle parfois de l’humanité comme d’un organisme unique. Ceux disposant du don de prescience ne seraient que suffisamment lucides pour en computer tous les facteurs et ainsi prévoir les réactions de cet organisme. À échelle individuelle, je réalise chaque jour que je suis composé d’une myriade d’éléments qui ne sont pas moi, mais me constituent autant que mes cellules, tant chimiquement que mentalement et certainement spirituellement.

Et me voilà à me demander si quelque part dans mon côlon, quelques bactéries, jugées juste utiles à un obscur travail de digestion, discutent de l’idée de faire partie d’un grand tout qui aurait sa volonté propre.

Mardi 4

En marchant quelques pas durant ma pause midi, j’aperçois un petit livre, un peu abimé, ouvert sur un banc sur lequel je m’assois parfois pour manger. Il n’y a personne aux alentours, le ciel gris commence à crachoter quelques gouttes. Quel charmant début d’histoire, me dis-je en m’approchant, prêt à sauver l’ouvrage des eaux et à nouer avec lui une relation toute particulière, guidée par une coïncidence on ne peut plus romantique ! Me penchant timidement sur ses pages livrées aux cieux, j’imagine déjà une dédicace mystérieuse où un titre intriguant, et lis. C’est un dictionnaire d’ingénierie anglais-allemand.

Raté.


Lecture du journal de Thierry Crouzet, influence directe qui m’a amené à diffuser le miens. Je me compare généralement le moins possible, conscient de l’inutilité de la démarche, mais ne peux ici m’empêcher de trouver mon journal bien pauvre à côté. Un passage résonne un peu à cela, à propos des réseaux sociaux :

Dans ce domaine, tout le monde se croit aussi doué que les intellos qui s’échinent à rassembler faits, théories, interprétations, et à les comparer. Nous donnons notre avis sur tout, persuadés de détenir la vérité, cela parce que, centré sur nous-mêmes, il nous ne nous vient pas à l’idée que notre cerveau ne joue pas nécessairement dans la catégorie professionnelle.

Avec ce journal, je fais mes gammes. Il m’arrive souvent de terminer une note me disant que je n’ai fait qu’enfoncer une porte ouverte ou que, justement, mon avis n’apporte rien. Cela m’amène parfois à la suppression de ce que je viens d’écrire, ou à pousser un peu plus loin. L’exercice de formuler le raisonnement, de le rendre aussi intelligible que possible, reste pourtant une richesse par le simple processus qu’il génère. Je ne suis finalement qu’un apprenti penseur.

C’est aussi pour cela que je blog et ne tweet pas. Le format des réseaux sociaux pousse à la simplification. Expliquer un avis, une hypothèse, permet sa remise en question et souligne ses failles. Difficile de réfléchir en 300 caractères. Les réseaux sociaux, par leur structure, nourrissent ce sentiment de détenir la vérité. Raisonner amène plus souvent au doute qu’à la certitude.

Mercredi 5

Je tombe sur une citation de Baudelaire un lisant un article de la BGE sur son bicentenaire :

Il faut être toujours ivre. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules, il faut s’enivrer sans trêve. De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous!

Ces quelques phrases m’horrifient sans que j’arrive vraiment en expliquer la raison. Ce que je comprends en filigrane, c’est que la condition humaine ne suffit pas à rendre heureux, qu’il faut, en quelque sorte, aliéner, fuir le réel et l’équilibre. Où peut-être que ma vision de l’ivresse diffère, qu’elle aurait pour Baudelaire la même portée que pour moi la jouissance ?

Là où l’ivresse me semble factice, la jouissance est une sorte d’état de grâce, d’exacerbation du vécu accompagnée de ressentis qui complètent le mental. Elle amène à un état profondément authentique et vrai. Mais là encore je ne rejoins pas Baudelaire, on ne peut pas toujours jouir.

Lundi 10

Une nouvelle perception s’ouvre à moi depuis quelques jours, le rationnel, l’analyse et la réflexion laissent place à quelque chose que les mots ne peuvent pas cerner. Je voulais explorer le ressenti corporel découvert avec le Pilates, ce qui m’a, de fils en aiguilles, finalement amené à (re)connecter avec une dimension émotionnelle négligée.

Et ce journal me semble soudain caduc là où il occupait une trame dans mon évolution intérieure. Je me retrouve face à de l’intime que je ne peux y partager clairement, et confronté à la limite des mots.

Alors que je me demande comment poursuivre malgré tout cette démarche, me refusant à un étalage exhibitionniste tout en souhaitant continuer à écrire, l’évidence apparaît : le roman, la poésie. La métaphore de l’intime suffisamment hermétique pour me protéger tout en permettant de saisir l’essentiel. C’est toujours ça la fiction, un jeu de cache-cache qui dit plus que ce qui est raconté.

J’arrête donc un moment de m’astreindre quasi quotidiennement à ce journal, sans le faire disparaître non plus. Il aura la place qu’il doit avoir, peut-être pas grand-chose, quelque notes par mois, ou pas, ou davantage…peu importe. En revanche, je renoue avec plus de créativité, du ressenti, à travers la poésie, peut-être la fiction.

Et si c’était ça le but de la poésie ? Invoquer par les mots ce qu’ils sont incapables de provoquer. Une formule magique pour amener à une perception différente.

Lundi 21

Grosse jalousie à la lecture de La Horde du Contrevent d’Alain Damasio, c’est éblouissant. Si j’avais été écrivain, c’est le livre dont je voudrais être auteur. Sous couvert de roman, c’est un poème de 700 pages : la portée philosophique des métaphores qui filent comme le vent qui balaie ces pages ; l’amour de la langue et des mots avec lesquels il joue avec un plaisir contagieux ; la musicalité de l’écriture et de ses personnages ; une perception du monde et de la vie à la fois abstraite et inatteignable, profondément touchante et impossible à résumer…si même à expliquer ?

Mardi 25

Je crois que je suis pour la première fois confronté à la brièveté de la vie. Sans que cela m’amène une frustration ou une crainte, je l’expérimente. Je réfléchis à me lancer dans un gros projet qui impliquera au moins huit ans et la majeure partie de mon temps hors travail. C’est un dixième de mon existance (si j’ai une bonne longévité), presque un cinquième de ma vie active. Si je m’oriente là-dedans, bien d’autres envies ne seront tout simplement pas réalisables. En ouvrant une porte, j’en ferme une multitude.

Curieusement, je n’y vois pas une limitation, mais la survenue d’une nouvelle question : qu’est-ce qui compte vraiment ? De la même manière que j’ai cessé de lire “pour passer le temps” lorsque j’ai réalisé que je ne lirai pas plus de 2000 livres dans ma vie, j’ai le souci de viser l’essentiel.

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